RM et l'art
Traduit de l’anglais (BTS interview archives du 15/04/2023) par #Baem
Partie 1 : RM parle de sa passion pour l’art
Nous avons demandé à Kim Namjoon, aussi connu sous le nom de RM, le leader du groupe pop le plus influent du monde, ce qu’il pense de l’art et de ses charmes, ses pensées concernant les autres membres mais aussi sur la reprise du groupe en 2025.
Ce n’est pas une exagération de dire que s’il partage sa visite dans une galerie d’art, le monde entier connaîtra cet art. Son influence est énorme. Dans cette entrevue écrite, nous allons vous partager la passion de RM pour l’art, lui-même étant un collectionneur.
Comment occupez-vous vos journées ces derniers temps ?
RM : Ma routine est d’écrire des chansons, faire du sport, boire parfois un verre, aller voir des expositions et y apprécier les œuvres proposées. Peu de choses ont changé. Je lis des livres, regarde des films et YouTube mais les quatre choses mentionnées plus haut sont ce que je fais le plus ces temps-ci.
J'aimerais vous poser une question à propos de l’art. L’année dernière, lors du podcast officiel d’Art Basel, vous avez dit être touché par les croquis de Monet et Picasso lors de votre visite à l’Institut d’Art de Chicago.
RM : Lorsque nous étions en tournée mondiale en 2018, il n’y avait pas beaucoup de choses à faire lors de notre temps libre, alors je me suis dit « Allons au musée d’art, puisque j’ai un peu de temps » et c’est ainsi que tout a commencé. Quand j’ai vu en vrai les œuvres que je voyais dans les livres, j’ai été émerveillé par l’incarnation et la texture des peintures. C’était ma toute première expérience. Cependant j’aimais déjà Kaws, Takashi Murakami et Yoshitomo Nara que l’on considère comme étant des artistes pop, alors je collectionnais leurs figurines. Je pense que c’est cet intérêt-là qui m’a mené vers les beaux-arts.
Depuis ce jour, vous visitez les musées d’art du monde entier.
RM : J’ai commencé à me rendre dans les musées d’art en Corée, et ailleurs lorsque j’ai le temps, et de ce fait, mes préférences et la façon dont je vois les choses se sont intensifiées/ approfondies. Quand je me mets à aimer quelque chose, je plonge corps et âme dedans. Avoir l’occasion d’en connaître davantage sur l’histoire de l’art et la vie des artistes qui se sont développés aux côtés de la philosophie et de l’histoire du monde, a stimulé la curiosité intellectuelle que j’avais presque oublié. Mais plus que tout, j’ai aimé me trouver en présence des œuvres d’art. Lorsque vous devenez fan, la raison pour laquelle vous aimez quelque chose ou quelqu’un n’est pas importante.
Qu’est-ce que l’art représente pour vous ?
RM : J’ai été un fan et un consommateur de musique et de livres. Cependant, quand vous faites de la musique votre métier, il y a des moments où vous êtes heureux d’en écouter mais il y a aussi des moments où les sentiments sont mitigés. Quand cela arrive, le fait de voir du bel art visuel m’apaise. Contrairement à la musique, je n’ai pas besoin d’éprouver de la jalousie (haha). Ce n’est pas toujours le cas mais j’ai l’impression que les peintres et les photographes sont apaisés lorsqu’ils respirent, tout l’inverse de la musique populaire. Il y a des fois où l’œuvre me prend mon énergie, mais la plupart du temps elle m’en donne. Il se pourrait que je sois devenu quelqu’un « qui vit avec l’art ».
Vous avez filmé des vidéos au musée Dia : Beacon près de New York, pour votre album solo Indigo sorti l’année dernière. C’était une magnifique vidéo semblable à un dialogue avec les œuvres de Dan Flavin et Richard Serra.
RM : J’apprécie les artistes américains des années 60/70 et Dia : Beacon est un de mes musées préférés. Lorsque je suis venu en décembre 2021, je me rappelle avoir senti que je devais y revenir. Je me souviens aussi avoir voulu mettre mon album à côté des œuvres de mes artistes préférés. C’était l’occasion d’en apprendre davantage sur l’histoire du musée, qui était à la base une usine, sur l’association à but non lucratif (la fondation d’art Dia qui a créé le musée) et les artistes mais aussi sur la façon dont les résidents ont changé la ville à travers l’espace. C’était une expérience extraordinaire.
Vous avez collaboré avec beaucoup d’artistes. Que pensez-vous être le charme d’une collaboration ?
RM : Quand je fais quelque chose seul, j’ai l’impression de ne pouvoir atteindre que 80/90 points au maximum. Quand je travaille avec quelqu’un, les choses vont d’elles-mêmes et j’obtiens parfois 120/130 points. Tout ce que j’ai est mon corps. Il y a plein de merveilleuses personnes dans ce monde qui m’inspirent et je grandis en interagissant avec elles et en apprenant. La culture est telle une rivière qui va d’avant en arrière.
Votre passion pour l’art a fortement influencé les autres membres de BTS, vos fans mais aussi des gens du monde entier.
RM : Les membres me voient comme une personne unique. Ma palette d’intérêts est étroite et profonde et de ce fait, je suis complètement absorbé par cela (rires). J’ai toujours eu l’impression d’être un conservateur non officiel qui présente de bonnes œuvres d’art et lieux sur Instagram et je suis content que les fans semblent me soutenir. Je veux que le plus de personnes possible expérimentent plein de magnifiques cultures et lieux aussi tôt que possible. Parfois je souhaite avoir visité des musées lorsque j’étais plus jeune.
Est-ce que le fait de collecter des pièces d’art a changé la façon dont vous le percevez et dont vous vous y connectez ?
RM : Il y a définitivement une différence entre posséder et simplement admirer [les œuvres]. Je perçois l’art comme étant un loisir et ce n’est pas évident pour tout le monde de vivre avec des œuvres. Cependant, juste par le simple fait d’afficher des imprimés et des posters, j’ai l’impression d’avoir une conversation avec l’œuvre et l’artiste. C’est comme cela que j’ai débuté également. Vivre avec de l’art c’est partager une part de son âme. Cela va servir de modèle dans ma vie de tous les jours et me donne envie de grandir et de devenir une meilleure personne.
Y-a-t-il des artistes que vous préférez ou des artistes encore vivants auxquels vous prêtez particulièrement attention ?
RM : J’ai du respect pour Hiroji Sugimoto sensei avec qui j’ai pu discuter cette fois-ci. Et j’apprécie beaucoup Moriyama daido sensei. Mon artiste coréen préféré est Yun Hyong-Keun.
S’il vous plaît, donnez-nous votre impression sur l’art japonais.
RM : Il y a plusieurs aspects intéressants puisqu’il y a beaucoup de différences entre les deux pays, bien que le Japon soit proche de la Corée. Il y a beaucoup d’excellents artistes japonais de renommée internationale qui m’inspirent.
Qu’aimeriez-vous faire en lien avec l’art dans le futur ?
RM : J’aimerais créer un espace d’exposition qui n’est ni un musée, ni une galerie. Je pense que ce serait un espace qui contiendrait ma collection et mes préférences. C’est un de mes projets à long terme que j’aimerai réaliser dans ma trentaine.
L’un des aspects de RM/ Kim Namjoon que le monde connait de vous, est celui d’un leader d’un groupe qui réalise beaucoup de grands accomplissements. Avez-vous mis en place quelque chose qui vous aide à garder votre corps et votre esprit en place ?
RM : Je pense que de garder une balance entre les différentes valeurs qui me tiennent à cœur est la chose la plus importante pour RM/ Kim Namjoon, qui approche la trentaine. Je vis en gardant en tête que je suis sur un balancier, c’est amusant.
BTS a célébré ses 10 ans de carrière en juin, que signifie le groupe pour vous maintenant ?
RM : Dans ma vingtaine, BTS a représenté tout pour moi. Cela devrait être la ligne la plus importante dans le résumé de ma vie. Cela va continuer à l’être et je veux continuer d’en faire partie. J’ai un lien irremplaçable avec les membres parce qu’ils sont ma précieuse famille, mes meilleurs amis, mais ils sont aussi mes collègues et les membres de mon équipe. Je pense que le mot le plus proche pour décrire cela est « amour ». J’aime énormément tous les membres.
Vous avez associé les activités solos de BTS à « une période de maturité personnelle »
RM : Lorsque je crée un projet solo, je passe mon temps à réfléchir à ce que je veux vraiment et à ce qui fait de moi ce que je suis. Afin que le groupe maintienne sa vitalité face au rythme effréné et au monde complexe de l’industrie musicale, le développement et l’individualité de chaque membre est ce qui est le plus important, maintenant que nous avons dépassé les dix ans de carrière. Parfois, je me demande soudainement comment nous avons pu ne devenir qu’un alors que nous sommes si différents. Je pense que nos activités solos et notre développement individuel vont mener BTS vers un endroit encore plus merveilleux. C’est pour cela que je vais me concentrer sur moi-même maintenant.
BTS va faire son retour en 2025 avec tous les membres. Comment imaginez-vous ce moment ?
RM : Cela n’aura peut-être pas changé ou peut-être que si, sauf le noyau du groupe. Je n’arrive pas à l’imaginer. La seule chose certaine est que « j’attends 2025 ». J’ai eu la chance de travailler avec l’équipe depuis 10 ans et je veux voir jusqu’où cette chance va me mener. Sans nous arrêter, je veux que l’on soit sept personnes et sept histoires différentes.
Pour finir, avez-vous un message pour vos fans ?
RM : De l’amour et de la gratitude ! Les fans japonais me manquent beaucoup. J’espère sincèrement que je vais pouvoir vous voir bientôt et en souriant. Je vais œuvrer à rester le merveilleux et adorable Namjoon. Vous me manquez vraiment. Je vous aime énormément !
Partie 2 : L’influence grandissante de RM dans le milieu de l’art.
RM a très souvent partagé une œuvre ou des expositions qu’il a visitées sur Instagram. Étonnamment, à chaque fois qu’il le fait, des personnes l’ayant vu sur son compte ou aux informations, visitent ces musées d’art. Cela ne s’est jamais vu auparavant. C’est exact, RM a créé une brèche qui rend l’art plus accessible aux nouvelles générations et à celles et ceux qui n’étaient pas réellement intéressé.es par cela au départ. Il est devenu quelqu’un qui arrive à connecter les personnes et l’art qui est souvent considéré comme étant compliqué à comprendre. En septembre de cette année, son compte Instagram approche les 45 millions d’abonnés. (Le compte officiel de BTS en a 73.96 millions). Nous pouvons dire que c’est inédit pour de l’information liée à l’art d’être partagée à un aussi grand nombre de personnes.
Il est lui-même un collectionneur passionné et est connu pour collectionner différentes pièces d’art, incluant celles de Joel Shapiro et Roni Horn qui sont considérés comme étant les leaders du monde artistique états-unien. Cependant, le cœur de la collection de RM est centré sur des artistes représentant la Corée. Les œuvres de Yun Hyong-Keun et Lee Bae ont déjà été présentées sur son compte auparavant. Notons que, lors de son interview, Yun Hyong-Keun est l’artiste coréen que RM préfère. Lorsque le Seoul Museum Art a organisé une grande exposition sur le génie de la sculpture Kwon Jin-Kyu, en mars 2022, RM leur loua une sculpture de cheval en terracotta de sa collection personnelle. Bien que les expositions spéciales soient fréquemment composées d’œuvres provenant de collections du musée organisateur mais aussi d’autres établissements ou collectionneurs privés, cela n’attire pas beaucoup l’attention. Mais la collection de RM a été reprise par de nombreux médias, ce qui a attiré l’intérêt de l’artiste Kwon Jin-kyu. Grâce à Namjoon, les artistes coréens qui n’étaient pas énormément connus en dehors de la Corée, mais aussi la scène de l’art coréen de façon plus large, gagnent de l’attention de part et d’autre du monde.
Il fait aussi l’effort de soutenir les établissements d’art dans son pays de naissance. En 2020, il a fait la une des journaux en réalisant un don de 100 millions de won (~ 69 632,59€) au Musée National d’Art Moderne et Contemporain. Suite à cela, il a été décidé que cela serait utilisé afin de republier des livres qui sont difficiles à trouver car n’étant plus imprimés et cela inclut également les livres de Yun Hyong-Keun.
De plus, en septembre 2021, il a fait don de 100 millions de won (~ 69 632,59€) à la Fondation pour le patrimoine coréen à l’étranger. Ce dernier a servi à effectuer un soin de conservation sur une tenue traditionnelle de la dynastie Joseon, qui est actuellement détenue par le Musée d’Art du Comté de Los Angeles. De 2022 à 2023, une exposition a été organisée afin de présenter des artistes modernes et contemporains coréens. Et Namjoon a enregistré des commentaires pour le guide audio des dix œuvres qu’il a sélectionnées. Sans s’arrêter, il a de nouveau fait un don de 100 millions de won à la fondation, qui sera réservé à la création d’un catalogue de peintures coréennes.
J’aimerais maintenant vous présenter le projet dans lequel BTS, en tant qu’équipe, a impliqué l’art, la musique, les gens et le monde. Je pense que les fans le savent (déjà), mais il s’agit de CONNECT, BTS, qui s’est déroulé en 2020. Au cours de cette période, le projet s’est déroulé dans cinq villes, à commencer par Londres, puis Berlin, Bueno, Séoul et New York, et a collaboré avec 22 artistes de renommée mondiale, dont Antony Gormley et Tomás Saraceno, ainsi qu’avec des conservateurs, créant ainsi des œuvres magnifiques dans chaque ville. Ces œuvres ont également été diffusées sur internet et constituaient un message d’amour de la part de BTS, visant à transcender les frontières et à établir des liens avec des personnes ayant des valeurs diverses et différentes.
La maison de RM et son atelier, appelé « workroom », sont remplis de ses œuvres d’art préférées. RM étant lui-même, ayant parfois des conversations avec ces œuvres d’art, est peut-être une chose que seul l’art connaît. Il est à ce point absorbé et fasciné par l’art. Il prévoit actuellement de créer un espace (qu’il a lui-même conçu) dans l’espoir d’exposer des œuvres d’art ou des pièces d’artistes qui toucheront le cœur des jeunes. Son influence est incommensurable et continue à ouvrir le monde de l’art.
Partie 3 : Dialogue avec Hiroshi Sugimoto
RM qui est souvent allé au Japon pour visiter le musée d’art moderne N’s YARD de Yoshitomo Nara, ainsi que pour rendre visite à Takashi Murakami, était très pressé de rencontrer Hiroshi Sugimoto. La conversation des deux hommes qui a eu lieu à Enoura Observatory, l’une des plus grandes œuvres de Sugimoto, était remplie de sympathie qui transcendait leur statut et âge.
Le jour est venu pour RM de réaliser son rêve. Ce dernier s’est rendu au Japon en août pour quelques jours et s’est dirigé à Enoura Observatory, un magnifique complexe artistique, créé par Hiroshi Sumitomo, qui a lui-même désigné RM comme étant un artiste qu’il admire. Après avoir fait le tour de l’observatoire, RM a rencontré le maître d’art contemporain pour la première fois.
RM : Ravi de vous rencontrer. J’ai longtemps cherché à vous rencontrer. Sugimoto-sensei, vous avez organisé une exposition à Séoul au Leeum, le Musée d’Art financé par la fondation Samsung. Malheureusement, je n’ai pas pu y assister, mais j’ai vu le catalogue et j’ai été touché par la série Seascapes. Depuis ce jour, j’ai collectionné et lu plusieurs collections de votre art.
HS : Oh vraiment ? J’ai regardé la vidéo de votre concert au Dia Beacon une fois que notre rencontre a été planifiée. J’aime aussi beaucoup cet endroit et c’est pour cela que j’emmène mes clients ici lorsque je suis à New York.
RM : Plus tôt, j’ai visité le Tunnel d’Adoration de la Lumière du Solstice d’Hiver, la Scène en Verre Optique et les Modèles Mathématiques dans les bois, et l’espace extérieur était de loin le plus grand. En particulier, lorsque je regarde depuis la Galerie de 100 mètres du Solstice d’Été, la vue spectaculaire s’étend pendant que l’installation embrasse la mer en contrebas, et j’ai l’impression d’avoir une large perspective.
HS : Chaque année, nous invitons des artistes et nous tenons un programme culturel ici. Christian Marclay a improvisé une performance sonore, il y a de ça deux ans. Et pourquoi ne danseriez-vous pas aussi ? Je pense que cela vous ferait du bien.
RM : Je pense que je serai heureux d’avoir une telle opportunité. Mais les pierres placées un peu partout dans la propriété ne sont-elles pas précieuses ? Je risque de les abîmer en dansant…
HS : Pas de soucis. La plupart des pierres livrées sont des pierres servant à la fondation de vieux bâtiments, d’autres brûlées par la guerre ou bien d’autres déjà abîmées par les années. Oh, d’ailleurs, il y a trois ou quatre œuvres de pierres datant des dynasties Goryeo et Joseon. Aimeriez-vous y jeter un coup d’œil ?
RM : J’ai su en un instant que la lanterne de pierre coréenne, positionnée devant la salle de thé japonaise provenait de Corée du Sud, elle a ce motif unique gravé dessus.
HS : Vous connaissez beaucoup de choses à propos des pièces antiques, bien que vous soyez jeune.
RM : Je viens tout juste de commencer à l’étudier (haha). Je m’intéresse aussi à la céramique et je possède une poterie chez moi.
RM : J’aime l’art visuel et j’ai peu à peu collectionné des dessins d’artistes modernes coréens. D’autre part, je suis également fasciné par les antiquités et j’ai des œuvres de vieux arbres et de vieilles pierres exposées chez moi. Mon rêve est de créer un espace où j’exposerai des collections d’art de différentes époques, genres et pays, de l’art ancien à l’art contemporain, principalement de Corée du Sud. En ce sens, cet endroit est comme un modèle de mes envies d’acquisition, car ici, la collection comprend des fossiles datant de centaines d’années, des pierres de fondation et des œuvres d’art en pierre de chaque époque. Il y a même des photographies et des sculptures de vous. Quelle était votre intention en créant cet endroit au départ ?
HS : Mes œuvres ont commencé à être achetées après mes 50 ans. Les êtres humains ne savent pas quoi faire lorsqu’ils possèdent une énorme quantité d’argent qu’ils n’ont pas l’habitude d’avoir. C’est à ce moment-là que je me suis dit que je voulais consacrer tous mes revenus à l’art et avoir un solde de revenus et de dépenses nul lorsque je ne serai plus là. Je voulais me libérer de l’argent.
RM: Je vois.
HS: Pour répondre plus en détail, je me suis demandé à quel moment l’homme s’est séparé de l’animal dans le processus d’évolution et est devenu un être humain. Je suis arrivé à la conclusion que c’est à ce moment-là que la « conscience » est née en eux. Dans le cadre de mon travail artistique, je me suis proposé de continuer à réfléchir à la manière dont nous avons pris conscience de la « conscience » de savoir objectivement qui je suis, d’où je viens et où je suis aujourd’hui. Je suis parti de l’hypothèse que moi, personne moderne, je serais capable de voir la mer de la même manière que les anciens, et j’ai créé la série de photographies Seascapes.
RM : Plus tôt, la personne qui m’a fait visiter l’établissement m’a raconté une histoire selon laquelle « le moment où l’homme est devenu conscient des choses qui l’entourent, est à l’origine de l’art », ce que j’ai trouvé très intéressant. Je veux réfléchir à la raison pour laquelle l’art et la culture sont nécessaires à l’homme, et cela sera également lié à la considération de mon travail. Lorsque je lis votre catalogue de photographies, les mots « contemplation et réflexion » apparaissent souvent. J’aime aussi ce mot et je me perds souvent dans mes pensées.
HS : La caractéristique de l’art contemporain et notamment de l’art conceptuel, est que la contemplation elle-même apparaît visuellement. Je crois donc que vous avez un talent en tant qu’artiste.
RM : J’en ai un oui, je rigole (haha).
Dans une précédente entrevue, RM a expliqué qu’il était attiré par les œuvres d’art qui représentent l’éternité. Seascapes, aimée de RM, est une pièce qui enveloppe le temps et symbolise réellement l’éternité. N'avez-vous pas ressenti cela ici à Enoura ?
RM : Plus tôt, lorsque j’ai traversé le tunnel et que j’ai regardé en arrière, j’ai vu l’ouverture du tunnel divisée en deux par le ciel et la mer. Et j’ai pensé « ah, c’est exactement comme les photos des ‘Seascapes’ ! ». Pour ce qui est de l’éternité, lorsque je suis occupé, il y a bien sûr des moments où je me sens heureux et excité. Mais si je continue à rester là, j’ai l’impression que mon énergie s’envole. J’ai donc commencé à me dire que j’avais parfois envie de voir les choses lentement, d’une vue d’oiseau. C’est ainsi que j’ai été attiré par l’immuabilité et l’éternité.
HS : Je pense que les vieux arbres et pierres que vous avez chez vous, font partie de cela.
RM : Oui, c’est vrai. J’avais l’habitude de penser que cela était démodé, mais en vieillissant, j’ai été attiré par la longue temporalité que ces pierres et bois ont en eux, avant de m’être parvenus. De plus, je me sens humble lorsque je les ai près de moi et que je les observe tous les jours.
HS : Je suis un artiste mais également un collectionneur d’antiquités. Je collectionne diverses choses, principalement de l’art oriental, bouddhiste et, bien sûr, japonais. En fait, j’ai l’intention de construire un bâtiment d’art antique pour exposer ces objets, ici à Enoura, et il sera achevé dans deux ans. J’ai l’intention d’exposer ensemble mes œuvres d’art et les antiquités qui les ont inspirées.
RM : Présenter des œuvres d’art de toutes les époques et de tous les lieux, c’est exactement ce dont je rêve pour une exposition.
HS : Rien qu’en touchant des bouddhas des périodes Tempyo et Goryeo, je peux sentir que les gens de cette époque avaient un niveau spirituel différent de celui des gens d’aujourd’hui. J’ai l’impression que les antiquités m’apportent beaucoup d’énergie.
RM : Je pense également que je peux devenir une personne encore meilleure en vivant avec l’art et en y étant confronté tous les jours.
HS : Je ne peux pas vous garantir qu’acheter des œuvres d’Hiroshi Sugimoto fera de vous une meilleure personne (haha). Mais il est possible que vous deveniez une personne qui réfléchit plus profondément.
RM : Je vois, car cela ne veut pas dire que les gens réfléchis sont toujours de bonnes personnes.
HS : Je pense que c’est vrai aussi (haha).
RM : Il m’arrive de parler avec des œuvres d’art dans ma maison.
HS : J’ai aussi des conversations avec mes collections et les œuvres d’autres artistes. C’est en discutant avec eux que je sais s’il s’agit d’une œuvre d’art réalisée par l’un des meilleurs artistes.
RM : Il m’est difficile de dire si une œuvre est ancienne, car je suis encore jeune et j’ai besoin d’étudier davantage. Mais je choisis des œuvres auxquelles je m’attache, même si elles ne sont pas parfaites. De plus, lorsque je regarde maintenant une œuvre d’art qui ne m’attirait pas auparavant, j’ai parfois l’impression qu’elle est extrêmement sophistiquée.
HS : Il est certainement bon de garder avec soi des œuvres d’art que l’on peut s’offrir et de vivre avec elles tous les jours. C’est ainsi que l’on peut progressivement comprendre le contexte de l’époque et la qualité des œuvres d’art. Il y a quelque chose que l’on ne peut pas obtenir en regardant simplement une œuvre dans un musée d’art à travers la vitrine. Je dis toujours que les musées d’art sont les tombes de l’art, mais nous devons les toucher de nos mains et leur donner notre amour.
RM : Pour finir, j’ai quelques questions à vous poser.
HS : Demandez-moi ce que vous voulez.
RM : Premièrement, sentez-vous une pression lorsque l’on vous appelle le maître de l’art contemporain ?
HS : En réalité, je ne ressens aucune pression. Je pensais que j’étais jeune mais quand j’en ai pris conscience, j’avais déjà 75 ans. Lorsque je viens ici quand c’est ouvert au public, les visiteurs me demandent s’ils peuvent être photographiés à mes côtés. Mais j’aime être seul alors je me rends ici lorsque c’est fermé. C’est important d’avoir du temps pour soi afin de créer des œuvres. Donc on se doit d’y consacrer quatre cinquièmes de notre temps global.
RM : Je vais garder cela en mémoire. Ma seconde question est: avez-vous un message pour la jeune génération ?
HS : Je suis allé pour la première fois en Amérique en 1970, à l’âge de 22 ans. L’année précédente, il y avait eu le festival de Woodstock et la culture des jeunes était née, ce qui a choqué les adultes. Par exemple, Led Zeppelin et Janis Joplin. Les émotions des jeunes ont toujours été une force motrice en avance sur leur temps et je pense qu’ils ont toujours ce pouvoir.
RM : Merci. Aujourd’hui, j’ai été heureux de comprendre comment un artiste, Sugimoto-sensei, a créé un espace incroyable avec une forte intention, où des histoires sont nées et ont inspiré les gens. J’ai également été très inspiré et cela m’a donné confiance dans le fait qu’un jour, je serai capable d’aménager un espace tel que je souhaite le créer.
HS : N’hésitez pas à revenir.
RM : Merci. J’aimerais venir visiter l’exposition dans le bâtiment antique qui sera achevé dans deux ans.


