Bao Nguyen, dans les coulisses avec BTS
Traduit de l’anglais (Vogue du 29/03/2026) par #Lolo
Bao Nguyen, réalisateur de BTS: The Return, répond à nos questions brûlantes sur les coulisses du nouveau documentaire.
Il existe une formule du « documentaire K-pop » que chaque personne avec un lightstick et une photocard dans la coque dans son téléphone connaît bien : des vidéos de drônes lors des concerts, des plans rapides de cris de fans dans lesquels s’intercalent des plan des idoles qui se présentent en quelques mots devant un cyclorama blanc.
Et BTS est de loin le groupe le plus documenté de la K-pop. Ils ont à leur actif trois documentaires sur leurs tournées passées, quatre saisons de leur émission Bon Voyage et leur propre émission de divertissement, sans compter les centaines d’heures de contenu Youtube et de contenu des coulisses de leurs projets et apparences publiques.
Quelle est alors la place de Bao Nguyen, le documentariste et réalisateur que Hybe a recruté pour documenter le retour de BTS après 4 ans de pause ? Ses projets précédents incluent The Greatest Night in Pop, la nuit d’enregistrement du titre We Are the World et le documentaire 30 for 30 de ESPN, Be Water qui parle de Bruce Lee. Mais contrairement à ces chants de louange à la pop culture, BTS: The Return, disponible sur Netflix depuis vendredi, capture un laps de temps intense.
En été dernier, après la fin de leur service militaire, les membres de BTS sont partis travailler à Los Angeles pour créer leur premier album inclus dans un chapitre inédit d’une histoire déjà assez inédite. Et Nguyen était sur le terrain avec eux depuis le début.
J’ai parlé avec Nguyen le matin de la sortie de The Return, après qu’il a accepté de jouer avec moi pendant dix minutes à : « si les membres de BTS étaient des participants de USA for Africa » (RM est Quincy Jones, J-Hope est Cindy Lauper, Suga est Bob Dylan, V est Diana Ross, Jungkook est Michael Jackson, Jimin est Stevie Wonder et Jin est un mélange entre Willie Nelson et Kenny Rogers). Nous avons discuté de la prise en main monumentale de la documentation du processus créatif du groupe.
Quand avez-vous intégré le projet ?
Bao Nguyen : Je suis allé à l’un de leurs concerts au SoFi Stadium en 2022 et c’était mon premier concert de BTS. J’avais essayé d’aller les voir au Rose Bowl mais la pandémie est arrivée. Quand j’étais au concert, j’ai vécu quelque chose de très intense émotionnellement. Je fais beaucoup de concerts et c’était sans aucun doute le concert le plus immersif et le plus bruyant, dans le sens positif du terme. Les membres de BTS ont beaucoup parlé avec ARMY et c’était vraiment beau de voir la connexion qu’ils ont établie dans un stade aussi grand. Ça m’a rappelé L’Odyssée, BTS était presque comme Ulysse qui partait en guerre et ARMY comme Pénélope, qui désire le retour de son héros.
J’ai donc approché le label avec cette idée et iels y ont réfléchi, mais c’était un peu compliqué car le service militaire est vraiment quelque chose d’important en Corée. Quelques années plus tard, Hybe est revenu vers moi pour me demander si je serais intéressé à l’idée de documenter leur retour. Et j’ai sauté sur l’occasion. C’est vraiment un privilège de raconter cette histoire à ce moment de leur vie.
BTS est un groupe qui possède beaucoup de contenu, entre ses propres réseaux sociaux et les nombreuses séries documentaires produites par Hybe. Qu’avez-vous offert de différent en tant que réalisateur extérieur par rapport aux histoires qu’ils ont eux-mêmes partagées ?
Bao Nguyen : Je veux rendre hommage et adresser mon respect à tou·te·s les réalisateur·rice·s et scénaristes qui font partie de cet héritage. C’est pourquoi je me sens si privilégié d’avoir été autorisé à entrer dans ce monde, car c’est un monde composé de personnes très soudées. Mais je pense que c’est quelque chose que le groupe était prêt à céder, et j’utilise le mot « céder » de façon positive, dans le sens où ils voulaient essayer quelque chose de différent pour cet album. C’est pour cela qu’ils sont partis à Los Angeles et ont accueilli la possibilité de travailler avec de nouveaux collaborateurs, moi compris. Et il fallait que je gagne leur confiance en leur expliquant mes intentions et les raisons pour lesquelles tel ou tel moment était important.
Dans le passé, un réalisateur que je respecte vraiment beaucoup m’a dit que parfois, on a besoin d’une personne extérieure pour voir la beauté d’une chose, puisque les personnes impliquées avec celle-ci la prennent peut-être pour argent comptant. Donc, je prends vraiment ça en compte quand j’arrive dans un environnement dans lequel je n’appartiens pas, du moins pas au début. Mais je pense qu’au fil du temps, quand on établit une confiance avec les participants, ils se confient à nous en retour.
Le documentaire commence en plein milieu de l’action, avec l’arrivée de Jin à Los Angeles. Était-ce à ce moment que vous avez commencé le tournage ?
Bao Nguyen : Je savais que l’histoire devait commencer là car c’est à ce moment que « le retour » est au complet : BTS n’est pas composé de 5 ou de 3 membres. Donc je savais que la partie principale de la production devait commencer à l’arrivée de Jin. Mais comment capturer les moments qui la précèdent ? C’est là que j’ai eu l’idée de donner des caméscopes aux membres. Comme vous l’avez mentionné, ils se documentent constamment mais ils utilisent la plupart du temps leurs téléphones et pour moi, c’est vraiment un type de langage spécifique. Je voulais un peu plus de texture. Je voulais qu’on ait l’impression que notre mère ou notre oncle a récupéré un vieux caméscope pour filmer nos vacances. Donc je leur ai donné un caméscope chacun et certains membres ont plus filmé que d’autres. Il y a eu une certaine courbe d’apprentissage avec cette technologie mais ils ont fini par s’y habituer. Et ça fait partie de mon contenu préféré du film.
Dans votre métier, vous avez souvent raconté des histoires du passé, tandis que The Return est un documentaire du présent. En tant que réalisateur, que se passe-t-il lorsque vous n’avez pas de recul qui pourrait servir d’outil de narration ?
Bao Nguyen : Vous savez, beaucoup de réalisateur·rice·s ont des complexes de supériorité : iels veulent tout contrôler et c’est pour cela que je me suis tourné vers des histoires du passé. Elles me permettent d’avoir ce contrôle et de sculpter une histoire qui est déjà terminée pour en faire un film de Bao Nguyen. Donc pour celui-ci, c’était un peu un saut dans le vide. Je ne savais pas à quoi m’attendre. J’aurais pu me préparer et faire des recherches, regarder tout leur contenu, mais partir là-bas et se trouver dans leur espace de vie, leur espace créatif, c’est quelque chose auquel personne ne peut se préparer.
Ceci étant dit, je savais que la portée du film consistait à parler de leur retour, de la création de ARIRANG [le 5ème album studio de BTS] ainsi que les épreuves et tribulations qui en ont découlé. Cette contrainte m’a finalement aidé à être plus créatif. J’ai été agréablement surpris d’avoir ces moments de découverte.
À l’époque, beaucoup de leurs documentaires ont fait intervenir des personnes parlant face caméra. On a l’impression qu’iels filment à la fin du processus en y ajoutant de long moments de flashback et de réflexion. Et je voulais que ce film soit vraiment ancré dans le présent. S’il faut faire un film où on nous donne simplement un scénario et une histoire, alors je veux qu’il y ait cette même intimité dans la réalisation. Donc j’ai appris au fur et à mesure du temps qu’un trajet en voiture était très cinématique. Il y a un début, un milieu et une fin très clairs dans un trajet en voiture. Et c’est aussi très solitaire, surtout à Los Angeles. C’est un moment où l’on peut vraiment réfléchir et cogiter.
J’ai mentionné L’Odyssée comme un cadre et l’image de BTS comme étant une sorte de personnage mystique contemporain. Eh bien, j’étais juste en train d’essayer de capturer un moment où ils réfléchissaient et regardaient par la fenêtre quand Namjoon commença à parler de Chronos et Kairos. C’était un moment que je n’aurais jamais pu imaginer filmer et c’est la beauté de la découverte.
L’histoire d’Arirang parle de préserver l’histoire de l’humanité à travers la musique et en réalisant ce film, vous faites essentiellement la même chose. Comment voyez-vous cet équilibre entre créer un documentaire divertissant et préserver l’histoire ?
Bao Nguyen : Je n’ai jamais considéré ce documentaire comme une préservation de l’histoire car quand on réalise un film, au bout du compte, on essaie juste de faire le meilleur film possible. Puis, quand on n’a plus la main dessus, on n’a plus aucun contrôle. L’un de mes poètes favoris, Ocean Vuong, a cette idée qu’en tant qu’artistes, qu’écrivain·e·s, nous construisons un radeau. Quand ce radeau est finalisé, on le laisse prendre la mer et on ne le contrôle plus. Donc c’est totalement logique de considérer ce film comme une archive historique.
Dans plusieurs interviews, certaines personnes ont demandé : « Quelle sera la place de ce film dans 10 ans ? » Et j’espère que le groupe pourra le regarder avec légèreté et réflexion, de la même manière que lors de la scène de projection dans le film. C’était vraiment beau de voir la portée de leur carrière et de les voir la regarder ensemble. C’était très significatif.
Un des conflits centraux du documentaire porte sur ceci : BTS fait-il de la musique pour sa fanbase existante, pour les Coréen·ne·s ou pour les fans internationaux·ales ? Vous avez aussi dû prendre cette décision, n’est-ce pas ? Ce film est-il pour ARMY ? Pour le grand public ? Quelle proportion du film a été intuitive ?
Bao Nguyen : J’essaie de rester dans ce concept : « Est-ce un film que j’aurais envie de regarder ? » Ça m’aide à ne pas prendre en compte ces attentes qui consistent à essayer de satisfaire toutes sortes de public. Le seul public que je connais vraiment est moi-même. Donc si j’arrive à faire un film que j’ai envie de regarder alors je pense que c’est une bonne base.
Mais bien sûr, nous voulons un film qui montre tout le respect dû aux ARMY, de la même manière que les membres du groupe doutent ou s’inquiètent de la façon dont ils vont être acceptés à nouveau par leurs fans. Je pense que la question est : « Comment transformer quelque chose que l’on voit comme un fardeau et une responsabilité en privilège ? » Je me sens privilégié d’être capable de raconter cette histoire. Donc garder ça dans un coin de ma tête sans le laisser influer sur l’intention du film est important pour moi.
La moitié du film se passe à Los Angeles et l’autre moitié à Séoul. En le regardant, on a l’impression qu’ils sont des musiciens à Los Angeles tandis qu’ils sont des personnalités publiques à Séoul. Avez-vous remarqué ce changement en direct ?
Bao Nguyen : Absolument. Il aurait été impossible de les emmener à la plage en Corée sans qu’ils attirent l’attention. Il y a une sorte de liberté dans le contenu de Los Angeles… Beaucoup de beaux ciels bleus. Même au studio d’enregistrement, on peut voir une belle jungle luxuriante autour d’eux. Il y a beaucoup de scènes en extérieur à Los Angeles. Et quand on arrive à Séoul, on voit pour la plupart des environnements auxquels les ARMY sont habitué·e·s : les bureaux de Hybe, les studios, les lieux de répétition ainsi que leurs appartements et leurs voitures. Mais dans leurs voitures, ils n’ouvrent pas les fenêtres teintées. Je voulais que ce contraste soit subtil.
En tant que V bias, j’ai été très heureuse de le voir dîner avec la Wooga Squad. Avez-vous remarqué une différence entre RM et Namjoon, J-Hope et Hoseok, les personnes derrière les noms de scène ?
Bao Nguyen : Nous voulions construire une base qui montre à quel point leurs vies sont différentes à Séoul donc nous leur avons demandé ce qu’ils faisaient lors de leur journée de repos. Et V a dit : « Je vais juste aller dîner avec mes amis1. » Et là, on voit que tous ses amis font partie des célébrités les plus connues de Corée. Puis, Jimin a dit : « Je vais juste commander à manger et jouer aux jeux vidéos chez moi. »
Donc on voit ces caractéristiques évidentes sans nécessairement avoir à les mettre en valeur. On les voit toutes dans leurs vies personnelles et ces choses subtiles qu’ils font socialement. On comprend qu’ils sont des personnes très différentes mais quand ils sont ensemble, ils créent quelque chose de spécial qui devient BTS.
Finissons l’interview avec des questions rafales. Votre chanson préférée de ARIRANG ?
Bao Nguyen : Body to Body.
Votre chanson préférée hors ARIRANG ?
Bao Nguyen : Spring Day.
Avez-vous un bias ou êtes-vous OT7 ?
Bao Nguyen : OT7.
Mais vous avez peut-être un petit bias quand même ?
Bao Nguyen : OT7.
Bien joué, vous évitez les problèmes. Avez-vous un bias BT21 ?
Bao Nguyen : Hmm. Pas particulièrement.
Avez-vous un album favori ?
Bao Nguyen : J’ai vécu la naissance de ARIRANG donc il va toujours avoir une place spéciale dans mon cœur. J’ai l’impression que c’est mon bébé en quelque sorte.
Votre clip préféré ?
Bao Nguyen : Houla, si je dis encore Spring Day je ne vais pas me sentir bien. Mais c’est le problème avec Spring Day : c’est la meilleure.
Je vais vous donner un petit spoiler : j’ai vu le clip de 2.0 et il est génial.
J’adore cette chanson. Ok, vous avez un nouveau téléphone et les seuls numéros enregistrés sont ceux des membres de BTS. Qui appelez-vous si vous avez une urgence médicale ?
Bao Nguyen : RM
Qui appelez-vous pour votre enterrement de vie de garçon ?
Bao Nguyen : J-Hope
Qui choisissez-vous pour interpréter votre propre thème de chanson ?
Bao Nguyen : Jimin
Notes :
1. Wooga Squad :
La Wooga Squad est composée de Park Seojoon, Peakboy, Choi Wooshik et Park Hyungsik


