Bangt’art #2 : Indigo
Article écrit par #Nyx
C’est un album faussement épuré, un monochrome qui cache toutes les nuances d’un artiste en train de faire le bilan de sa vie. Parfois fleur bleue, souvent empreint de blues, Indigo encapsule les questionnements existentiels de RM, à l’aube de ses trente ans.
Son deuxième album, sorti le 2 décembre 2022, est au cœur de ce nouveau volet de Bangt’art, une série d’articles qui vous emmène à la découverte d’œuvres d’art citées dans le travail de BTS. Namjoon, amateur d’art notable, n’a pas manqué de faire référence à des artistes et des œuvres dans son projet, qu’il définit comme « une archive de sa vingtaine ».
Comme dans la précédente édition, n’hésitez pas à visionner la vidéo complémentaire à cet article !
Yun : Sublimes monochromes
Indigo s’ouvre sur une voix inattendue : celle de l’artiste Yun Hyong-keun, qui donne également son nom à la première chanson de l’album. Un artiste que RM affectionne, et dont l’œuvre Blue (1972, National Museum of Modern and Contemporary Art de Séoul) figure sur la couverture de l’album.
Yun Hyong-Keun (1928 – 2007) a fait de la peinture sa carrière et son refuge après des années troublées, pendant lesquelles ses opinions politiques l’ont mené en prison, et même condamné à mort. Yun a en effet vécu ses vingt premières années dans une Corée marquée par des conflits avec le Japon et les États-Unis. Des années sombres qui marqueront durablement sa pratique artistique.
Ce lourd passé s’accompagne d’une réflexion profonde sur la nature et la fin inévitable de toute chose. Mais en même, il espère garder une trace de son passage sur Terre et rendre hommage à la beauté de la nature par son œuvre : « I would want to paint works that, like nature, one never tires of looking at »1. Yun travaille ainsi avec deux pigments : l’outremer et la terre de Sienne, soit du bleu et de l’ocre. Le ciel et la terre sont ainsi réunis, recréant notre planète sur sa toile. Il l’explique en 1971 : « blue was the color of heaven, while umber was the color of earth »2.
Yun travaille le monochrome, c’est-à-dire une peinture faite d’une seule couleur. Il étale ses pigments à la verticale, créant de grands monolithes colorés. Cette technique abstraite et épurée l’inscrit dans un mouvement pictural coréen qu’on appelle Dansaekhwa, littéralement « peinture monochrome ». L’accent est mis sur le geste de l’artiste et son travail de la couleur et des matériaux, qui peuvent être déchirés, tordus, grattés pour dépasser le traditionnel support plat en 2D. Ce mouvement a véritablement projeté la peinture coréenne vers plus de modernité.
Dans le refrain de Yun, un passage nous amène à la découverte d’un autre courant artistique :
« Parce que la vraie beauté est une vraie tristesseMaintenant tu pourras sentir ma folie»
RM | Yun | 2022
Deux petites phrases, qui entrechoquent des émotions fortes et contraires, et qui semblent raconter une expérience humaine commune. De la beauté à la folie, les émotions poussées à leur paroxysme ont été une source d’inspiration forte pour les artistes du début du 19ᵉ siècle. Cela s’est incarné dans un courant qu’on appelle le romantisme. Avide d’histoires tragiques et tourmentées, le romantisme explore les aspects les plus ambivalents de la psyché humaine, guidés par ses sentiments plutôt que par la raison. Le peintre Eugène Delacroix est un des grands représentants du romantisme français.
Une esthétique liée au romantisme nous intéresse ici : le Sublime. On pourrait décrire le Sublime comme le sentiment de crainte mêlé de fascination qu’on éprouve pour un phénomène qui nous dépasse complètement. Les artistes ont utilisé le Sublime pour exalter la grandeur de la nature face à la fragilité humaine. C’est au-delà d’une « simple » beauté, c’est une beauté dangereuse, qu’on admire et qu’on redoute en même temps, et qui invite à l’introspection. Dans son refrain, RM convoque une ambivalence proche du Sublime, où les émotions négatives comme positives se mélangent. Mais n’est-ce-pas ce mélange qui fait notre humanité ?
Une des peintures les plus emblématiques de l’esthétique du Sublime est Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar Friedrich (1818, Kunsthalle de Hambourg). On y voit un voyageur, de dos, debout sur un rocher. Devant lui s’étend un paysage à couper le souffle : des montagnes rocailleuses, aux sommets baignés dans les nuages. La force tranquille des montagnes et la beauté aérienne des nuages nous dépasse, et nous force à l’humilité.
Natures mortes, fureur de vivre
La chanson Still Life est une référence directe à un genre à part entière de la peinture : la nature morte. Connue depuis l’Antiquité, la nature morte est une représentation d’éléments inanimés. Il peut s’agir d’objets de la vie quotidienne, de fleurs, de fruits et légumes, mais aussi de poissons et d’animaux morts. Attentive au réel, voire au trivial, la peinture de nature morte a longtemps été reléguée au second plan, considérée comme moins spectaculaire et noble que les grandes peintures historiques et religieuses. C’est aussi un genre auquel on va longtemps cantonner les artistes femmes, qu’on considérait plus disposées à peindre des petits formats au sujet domestique.
Pourtant, la nature morte requiert une grande technicité pour représenter le plus fidèlement possible le monde qui nous entoure. Les textures différentes des étoffes ou des pelages d’animaux, les reflets dans les objets en verre ou en métal, la brillance des fruits, les couleurs des fleurs… les natures mortes sont une porte ouverte pour montrer sa maîtrise de la peinture.
Les natures mortes peuvent être des peintures purement décoratives, où les objets sont sublimés. Parfois, les natures mortes se parent d’un message symbolique, voire moralisateur. Les objets deviennent des supports pour évoquer des concepts plus abstraits et rappeler des valeurs morales. C’est notamment le cas pour les vanités, ces peintures destinées à rappeler l’éphémérité de la vie et mettre en garde contre la poursuite de buts vains (beauté, richesse…). On y trouve des éléments récurrents, comme le crâne, la bougie, les fleurs, les sabliers… tant d’objets qui symbolisent le temps qui passe et la mort.
Tout le paradoxe de Still Life tient dans l’opposition que fait RM entre la nature morte, par définition figée dans le temps, et sa vie, où il ne cesse d’évoluer. Namjoon y rappelle sa volonté de continuer à avancer, à progresser, malgré les obstacles qui peuvent se dresser sur son chemin. C’est ce mouvement constant qui nous façonne, nous stimule, et donne du sens à notre vie.
« Je suis une nature morte, mais je suis en mouvementVis juste l'instant présent, va de l'avant, ouaisUne nature morte qui ne s'arrête pas »
RM | Still Life | 2022
La vie d’une célébrité est scrutée : tous ses faits et gestes sont publics, et même immortalisés par des photos, des vidéos ou les réseaux sociaux (Ne me donne pas de nom, car je suis sans titre / Ma vie est exposée en permanence / Malgré tout la vie reste la vie). La personnalité et les actions passées d’une idol sont ainsi figées dans le temps, et dans l’esprit du public. Difficile alors d’évoluer, de changer d’avis, de regretter même, quand on est constamment ramené à son passé.
Dans Change pt.2, Namjoon rejette cet ancien lui dans lequel il ne se reconnaît plus. Il continuera d’avancer, sans avoir peur de se débarrasser d’un passé trop encombrant. C’est le public, par ses attentes, qui engendre ses propres natures mortes d’artistes, emprisonnés dans un cadre parfois étouffant.
« J'emmerde mes interviews d'il y a des annéesJe suis complètement différent, plus de ça maintenantJ'emmerde ce wiki, j'emmerde toutes ces infosQuel inconnu, je ne connais pas cet idiot »
RM | Change Pt.2 | 2022
Action painting : la primauté du geste
La ballade No.2, interprétée avec Park Jiyoon, semble être une référence à une peinture de Jackson Pollock, Number 1, Lavender Mist, peinte en 1950 (National Gallery of Art de Washington). C’est une peinture abstraite, constituée de multitudes de lignes et d’éclaboussures colorées.
Jackson Pollock a utilisé une technique picturale appelée le « dripping », qui consiste à projeter, ou laisser couler des jets de peinture sur son support, en superposant les couleurs. Cette technique n’a pas été inventée par Jackson Pollock, mais par Janet Sobel, que l’histoire a vite oubliée. Le dripping peut s’appliquer à des petites toiles, où on projette de la peinture au pinceau, mais aussi à de très grands formats. Certains artistes vont jusqu’à utiliser des pots de peinture percés qu’ils font balancer au-dessus d’une toile posée au sol.
Cette technique est donc très dynamique, et engage tout le corps de l’artiste. Elle appartient à un mouvement pictural américain : l’action painting, qui apparaît dans les années 1950. Ce mouvement met le peintre au centre : l’important n’est pas tant ce qui est représenté, que sa posture très active. C’est le geste artistique, l’engagement physique qui prime. L’artiste n’obéit pas à une réflexion et une composition préalable, mais se laisse guider par un geste spontané, qui traduit son état intérieur à un instant T. L’œuvre finale est le résultat de cette action du peintre, et le reflet de sa psyché et de son énergie.
Les œuvres et artistes que RM a mentionnés dans Indigo, de manière plus ou moins explicite, sont intéressants par la profondeur qu’il leur donne. RM se joue des contradictions et des raisonnements simplistes. Sous sa plume, les peintures abstraites, simples en apparence, cachent une réflexion quasi existentielle sur la place de l’homme et de l’artiste face à la nature. Les natures mortes s’animent et crient sa volonté d’avancer, envers et contre tous. Et une place importante est donnée au geste, à l’engagement total de l’artiste dans son œuvre. Tant de références qui reflètent bien le musicien réfléchi et engagé qu’il est.
Remarque :
Tous les passages cités dans cet article sont issus des traductions françaises proposées par BTS ARMY FRANCE.
Notes :
1. I would want to paint works that, like nature, one never tires of looking at
J’aimerais peindre des œuvres que, comme la nature, on ne se lasse pas de regarder.
2. blue was the color of heaven, while umber was the color of earth
Le bleu était la couleur du Paradis, alors que la terre d’ombre [ocre] était la couleur de la Terre.
Sources : National Gallery Of Art, BeauxArts, Yun Hyong-Keun


