« Je me suis dévoué corps et âme à cet album » : comment Suga se libère du passé et aborde son avenir
Traduit de l’anglais (Rolling Stone du 24/04/2023) par #Lolo
L’artiste multi-facettes de BTS décrit le parcours émotionnel derrière l'enregistrement du dernier album de la série Agust D, comment trouver la liberté grâce à la musique et la collaboration avec son héros, le regretté Ryuichi Sakamoto.
Le rappeur, producteur et compositeur de 30 ans, né Min Yoongi a à son actif deux mixtapes complètes de son alter-ego Agust D : la première en 2016 du même nom et la seconde en 2020 appelée D-2 desquelles ont contribué à faire de lui un artiste férocement introspectif. À travers son rap émotionnellement déchirant, il s’est aussi affirmé comme une star de K-pop, osant partager sa vision sur la santé mentale et les épreuves émotionnelles.
Mais l’été dernier, les membres de BTS annoncèrent qu’ils allaient se concentrer sur leurs projets solo et non plus sur leurs albums de groupe. Suga était déjà en pleine préparation du dernier opus de sa trilogie Agust D, et il réalisa que le monde entier portera une attention supplémentaire sur ce qui était supposé être un projet parallèle. Tout à coup, il ressentit la pression de rester fidèle à son image de rappeur explosif en tant qu’Agust D tout en restant à la hauteur du nom de Suga, le membre de BTS faisant un discours à l’ONU et à la Maison Blanche et collaborant avec des géants de la pop comme PSY, Halsey et Coldplay.
“Il fallait que je finalise la trilogie alors j’ai voulu mettre en avant Agust D à tout pris”, dit-il à Rolling Stone à travers Zoom depuis les bureaux de HYBE à Séoul. “Et pourtant dans les faits, en terme de marketing, Suga a plus de présence. Il y avait un lourd besoin de synchroniser les personas de Suga et Agust D et l’avancement de l’album en a pâti”.
Suga a toujours veillé à concilier ses différentes identités et désirs concurrents dans ses projets solo, et à travers plus d’une centaine de chansons de BTS dont il a contribué à l’écriture, en contrebalançant la recherche du succès et le rejet des désirs matériels, en aspirant à l’honnêteté mais redoutant la surexposition et en voulant être à la hauteur du public malgré l’incompréhension des détracteurs. Mais sur son nouvel album D-DAY, sorti le 21 avril, accompagné d’un documentaire sur les coulisses en streaming sur Disney+ Suga: Road to D-DAY, il révèle avoir appris à vaincre ses conflits intérieurs. Sur le premier titre de l’album, il déclare construire un nouvel avenir, qu’il a lui-même entièrement défini. “Survivre en se comparant soi-même avec les autres, avec un complexe d’infériorité et une haine de soi / À partir d’aujourd’hui, levons nos armes contre ces personnes-là” rappe-t-il.
À travers les dix titres de l’album qui mêlent drill percutant, R&B émouvant et rap emo anxieux, il délivre des couplets philosophiques qui révèlent ses traumatismes personnels, l’amour et la perte, l’impossibilité de vivre sous le capitalisme vieillissant et comme toujours l’hypocrisie de ses haters, avec une sagesse issue de son introspection. Si Agust D de 2016 exprime un Suga qui utilise le rap comme moyen d’expression de ses intenses émotions, et si D-2 de 2020 présente une version de lui s’acceptant malgré ses incertitudes, alors D-DAY est la mélodie d’un musicien qui comprend enfin qui il est, affrontant confortablement les changements et le chaos de la vie.
Tout au long de D-DAY, Suga réfléchit au concept de “libération”, rappant sur sa recherche de liberté parmi les conventions du monde et ses propres pensées anxieuses. Pourtant l’album affirme que la musique, et le parcours émotionnel de sa création, peut être une forme de liberté en elle-même. Dans le single Haegeum, un mot coréen signifiant “lever une interdiction” et étant aussi un instrument à corde traditionnel coréen, il mentionne de façon culturelle et incisive la surconsommation digitale. “Tout le monde est aveuglé par l’envie et la jalousie / Sans même se rendre compte qu’on s’attache les boulets les uns aux autres / J’espère que tu ne te feras pas emporter par le tsunami d’informations” projette-t-il. Mais quand il implore tout le monde de “monter à bord” du rythme drill crasseux du refrain, c’est comme s’il urgeait le public de vivre l’instant présent en se laissant aller dans cette musique rauque.
Suga propose aussi de se libérer des regrets du passé dans Amygdala, une chanson rap mélancolique inspirée de la partie du cerveau qui stocke les souvenirs des moments traumatisants de notre vie. Les couplets le voient admettre ses traumatismes les plus intimes à ce jour, alors qu’il rappe sur les moments les plus difficiles de sa vie organisés sous forme de visions : l’opération du coeur de sa mère peu après sa naissance, l’accident de moto qu’il a subi quand il travaillait comme livreur et “l’appel que j’ai reçu pour m’annoncer le cancer du foie de mon père”. Pourtant la création de cette chanson, et revivre ces souvenirs désagréables pour les réorganiser ensuite, facilita le processus de guérison, dit-il dans Road to D-DAY. “Se souvenir des moments du passé et apprendre à les contrôler fait partie du traitement”, explique-t-il dans le film.
Depuis Daegu, sa ville natale en Corée du Sud, Suga a appris seul le rap et la production bien avant son rêve de devenir un idole de K-pop. Quand il était adolescent, il s’entraînait à faire des échantillons en créant des beats s’inspirant des partitions instrumentales de Ryuichi Sakamoto, le célèbre compositeur et membre de Yellow Magic Orchestra, décédé en mars à l’âge de 71 ans. D-DAY a permis de boucler la boucle pour Suga qui a pu rencontrer et collaborer avec son idole de la musique pour le morceau Snooze(ft. Ryuichi Sakamoto & Kim WooSung of The Rose) où apparaît aussi le chanteur d’indie rock Woosung du groupe The Rose.
Road To D-DAY nous dévoile la première rencontre de Suga et Sakamoto, où ils discutent de leurs motivations dans la création de musique et jouent tour à tour au piano la mélodie de Sakamoto Merry Christmas Mr. Lawrence. Les accords délicats de cette chanson classique et le style de partition de Sakamoto ont inspiré Suga pour la création de Snooze (ft. Ryuichi Sakamoto & Kim WooSung of The Rose), une chanson trip-hop émouvante dédiée à tous les artistes émergents inspirés par BTS, dit-il à Sakamoto dans le documentaire. “Je voulais que cette chanson leur donne de la force ‘Je suis toujours là, ne t’inquiète pas trop / Si tu as peur de tomber, je te rattraperai volontiers »‘, explique-t-il. C’est un exemple magistral de la capacité de Suga à offrir des mots de réconfort à son public, comme il le fait dans Life Goes On, la chanson de BTS numéro 1 du classement Billboard qu’il réinterprète dans un hip-hop alternatif sur D-DAY.
Suga a rejoint Big Hit Entertainment en 2010, croyant qu’il n’aurait pas besoin d’apprendre des chorégraphies compliquées. Maintenant, grâce à ses années d’expérience dans le groupe BTS, il est devenu un interprète étoffé, capable de faire des pas de danse fluides, d’afficher un rap fougueux et de jouer de la guitare, qu’il a commencé à apprendre ces dernières années. Même s’il est le premier membre de BTS à embarquer dans une tournée solo en tête d’affiche, qui commencera le 26 avril en Amérique du Nord avant de partir en Asie cet été, il est d’une (peut-être trop) grande modestie quand il parle de ses objectifs pour cette tournée. “Je suis juste un rappeur”, dit-il. “Je me pose beaucoup de questions sur la meilleure façon de m’exprimer. Mais je ne suis pas si mauvais à la guitare donc si j’en joue sur scène, peut-être que les gens aimeront”.
Peu avant la sortie de son album et sa tournée, Suga a parlé avec Rolling Stone de ses collaborations avec IU et J-Hope, sa philosophie de production et si oui ou non l’alter-ego Agust D reviendra un jour.
Dans le documentaire Road To D-DAY, vous avez dit : “Quand je travaillais sur cet album, je me suis demandé si c’était peut-être le dernier projet sous le nom d’Agust D”. Pour être clair, D-DAY n’est pas votre dernier album en tant qu’Agust D n’est-ce pas ?
Suga : Non. Si vous achetez l’album et regardez la section des remerciements, vous aurez la réponse. Et si je dis que c’est le dernier, il faut vraiment que ce soit le dernier. Beaucoup de musiciens annoncent qu’ils se retirent de la musique pour ensuite revenir avec un nouvel album : je ne veux vraiment pas que cela m’arrive. C’est le dernier album de la trilogie, pas le dernier album d’Agust D.
Les histoires que je raconte avec Agust D sont plus lourdes que celles de Suga, pas vrai ? Je n’ai plus beaucoup d’énergie pour continuer à raconter ce genre d’histoire car j’ai mis tout ce que j’avais dans cet album. Mais après quelques mois, peut-être aurais-je d’autres histoires à raconter par l’intermédiaire d’Agust D, ou même Yoongi ou encore Suga. Personne ne connaît les possibilités de l’avenir.
Donc je ne peux pas vous dire que ce sera la dernière apparition d’Agust D. Mon prochain album pourrait sortir l’année prochaine, dans dix ans ou juste avant ma mort. Peut-être que la compagnie a dit que ce serait le dernier ? Mais ce n’est pas la dernière escale. Il existe la trilogie Batman The Dark Knight mais Batman a fait son retour depuis [dans un nouveau film]. Nous sommes un peu dans cette atmosphère.
Vous avez collaboré à nouveau avec IU pour People Pt.2 (ft. IU), après avoir produit et fait une apparition dans son single de 2020 Eight. Qu’est-ce que vous admirez chez elle en tant que collaborateur et quel genre de synergie partagez-vous ?
Suga : Nous avions besoin de synchroniser les personas de Suga et Agust D, car d’un point de vue marketing, il n’y avait aucune raison de sortir l’album sous le nom d’Agust D. Mais comme je devais raconter mes propres histoires, celles de Min Yoongi, à travers Agust D, j’ai dû les faire correspondre. J’ai beaucoup réfléchi à l’artiste le plus adapté pour cette synchronisation.
J’aurais pu inclure les membres de BTS. En fait, Jungkook a posé sa voix sur le guide vocal de la démo. Mais si j’avais sorti ce titre avec Jungkook, j’aurais peut-être donné une impression de : “Oh, c’est encore du BTS”. Donc j’ai cherché un autre artiste avec qui collaborer pour cette chanson. J’avais déjà travaillé avec IU pour Eight. Nous avions déjà une certaine complicité et beaucoup de gens ont adoré la chanson grâce à notre connexion. De plus, nous avons une bonne relation : nous sommes déjà amis et nous avons le même âge. Donc j’ai demandé si elle pouvait apparaître dans ma chanson. Comme elle est très occupée, j’ai eu peur qu’elle n’accepte pas. Heureusement, elle a accepté sans hésitation. Je suis très satisfait de People Pt. 2 (ft. IU).
Pour HUH?! (ft. J-Hope), vous collaborez avec J-Hope. Lui avez-vous donné une marche à suivre pour l’écriture de son couplet ?
Suga : Je fais de la musique depuis 17-18 ans mais quand je travaille avec quelqu’un, je ne lui mets jamais la pression. Cette chanson rentre dans le genre drill. Je l’ai créée avec Yijeong [le producteur et compositeur EL CAPITXN de HYBE]. Le rythme est très difficile. J-Hope m’a dit que c’était compliqué [d’écrire les paroles] mais je lui ai dit : “Fais comme tu veux. J’organiserai le résultat pour toi après !”.
Quand je travaillais avec PSY, ou pour Eight ou encore pour des musiques de publicité, le principe était similaire. Quand je produis de la musique pour les autres, je leur demande : “qu’est-ce que vous aimeriez faire ? Quel genre de chanson recherchez-vous ? Que voulez-vous que j’écrive ?”. Quand une personne écrit une chanson pour moi, c’est la même chose et je leur dis : “faites ce que vous avez envie de faire” ou “écrivez ce que vous voulez”. Quand j’ai écouté le couplet de J-Hope pour la première fois, je voulais l’utiliser tout de suite. Je lui ai dit : “waouh, tu as vraiment dit ce que tu voulais dire et ça a marché !”. Nous l’avons utilisé sans rien changer.
Avez-vous fait écouter votre album aux autres membres de BTS et vous ont-ils donné leur impression ?
Suga : Les autres membres ne me font jamais vraiment de retour. Ils en font mais leurs retours sont un peu… Puisque le documentaire est disponible sur Disney+, je vais utiliser des mots adaptés Disney : leurs retours sortent d’un conte de fée Disney. Toujours positifs. Ils disent quelque chose comme : “waouh, l’album est fou !”. Je ne peux pas être sûr que ce soit objectif alors j’essaie plutôt de me baser sur des retours extérieurs. Les membres me disent toujours que c’est bien. Si je leur montre quelque chose de mauvais, il ne me diront pas que c’est mauvais (rires). J’ai toujours de l’affection pour eux malgré tout. Ils me motivent et me donnent du courage.
Pour Snooze (ft. Ryuichi Sakamoto & Kim WooSung of The Rose), vous avez collaboré avec Woosung de The Rose et Ryuichi Sakamoto, qui nous a quitté récemment. Comment Sakamoto vous a-t-il inspiré en tant qu’artiste et qu’avez vous pensé de votre collaboration ?
Suga : C’est un peu compliqué à expliquer mais il existe une méthode d’inversement d’échantillons qui consiste à les extraire et les réunir, qui est communément utilisée par les compositeurs. Certaines personnes, en voyant cela, demandent “est-ce que c’est vraiment composer de la musique ?”. Et c’est vraiment de la composition car tous ces échantillons sont extraits de leur source originale et enregistrés à nouveau. Par exemple, pour Eight avec IU, j’ai créé le thème du début en inversant et coupant un morceau d’audio. Ce processus est très commun dans le hip-hop : beaucoup de musiciens hip-hop ont utilisé cette méthode et l’utilisent toujours. Et pour faire cela, il nous faut des chansons instrumentales, sans voix, qui peuvent être réaménagées dans des structures différentes.
J’avais besoin de m’entraîner pour maîtriser cette méthode de production, et j’ai fini par utiliser les chansons de Sakamoto. Même avant mes débuts en production, quand j’étais jeune, j’admirais beaucoup ses compositions, comme Merry Christmas Mr. Lawrence ou la partition du Dernier Empereur. Et j’ai utilisé ces titres instrumentaux pour créer mes propres beats quand j’étais à peu près au collège. Donc Sakamoto est devenu naturellement une des légendes que je rêvais de rencontrer, et quand j’ai exprimé l’intérêt de le rencontrer, il a accepté sans hésitation.
Je suis très triste qu’il soit parti. Mais quand je l’ai rencontré, il était tellement gentil. Nous ne nous sommes pas vus en tant que musiciens. J’ai eu plus l’impression qu’il était un adulte et moi un enfant. Il me manque beaucoup. C’était une de mes idoles. Il a volontiers participé à la création de mon album et la collaboration s’est tellement bien passée. Nous avons tous les deux pris du plaisir à travailler sur cette chanson.
De plus, cette chanson n’est pas nécessairement le récit de ma propre histoire. Quand les gens écoutent les paroles, ils le comprendront très probablement. Ce n’est pas seulement à propos des artistes qui sont arrivés après moi [et BTS], mais c’est aussi pour les nombreuses personnes à travers le monde qui ont trouvé du réconfort dans les titres de Sakamoto.
Le thème de l’album est la « libération ». Que signifie-t-elle pour vous ?
Suga : Dans le passé, je savais ce que cela voulait dire et je pensais que tout était clair pour moi quand je l’ai utilisée dans mes enregistrements. Il existe un K-Drama nommé My Liberation Notes [de 2022] qui a très bien marché. J’ai commencé à travailler sur l’album il y a 3 ans, et j’ai remarqué par la suite qu’il se mariait thématiquement bien avec le drama. J’ai eu l’impression et l’espoir que les gens recherchaient plus d’histoires, de discussions sur le sujet de la “libération”.
Honnêtement, je n’ai pas écrit la chanson Haegeum parce que j’étais obsédé par le concept de “libération”. Haegeum est un instrument. Mais il y a quelque temps, je jouais beaucoup à un jeu vidéo de rythme. Dans le jeu, il existe des chansons appelées “chansons haegeum”1. C’était la signification première de la chanson. J’ai écrit l’accroche de Haegeum il y a à peu près 3 ans quand je travaillais sur Daechwita. À l’époque, je composais beaucoup de chansons en utilisant des instruments de musique coréens traditionnels. Et oui, j’ai créé ce beat pour Daechwita, mais apparemment les gens ne le savent pas.
Je me suis demandé une fois quelle était ma définition de la libération, j’ai commencé à creuser davantage cette idée [dans mes chansons]. Je pense que le public la trouvera amusante et divertissante, étant donné les autres types de promotions que j’ai pu faire. Je suis sûr de moi. Dans le clip vidéo, je suis juste en train de vivre librement (rires).
Le « D » dans Agust D se réfère à Daegu, votre ville natale. Vous habitez à Séoul depuis un bout de temps maintenant et vous avez voyagé à travers le monde. Quel genre d’endroit est Daegu pour vous ?
Suga : On me demande toujours pourquoi il y a un espace après Agust et avant le D. Ils disent : “Est-ce en référence à One Piece2 ?”. Daegu est très important bien sûr, c’est ma ville natale. Je me sens très bien là-bas. Et vous savez, les musiciens sont très fiers de là où ils viennent. J’y vais très souvent. J’y vais pour manger du makchang [tripes grillées]. De plus, mes parents l’aiment beaucoup. C’est un endroit de rêve.
Notes :
1. Chansons haegeum :
Les chansons haegeum sont des chansons ne pouvant être débloquées qu’après avoir atteint un certain niveau.
2. One Piece :
Le héros du manga One Piece se nomme Monkey D. Luffy.


