Le temps suit son cours pour BTS

Traduit de l’anglais (Weverse Magazine du 25/03/2026) par #Lolo

Analyse de l’album ARIRANG

Pochette de l'album ARIRANG @Big Hit MUSIC

Le dernier album de BTS, ARIRANG, est une déclaration virtuelle de leur volonté de redéfinir leur identité comme ils l’entendent. Dans la chanson Aliens, RM rappe : « J’espère que vous, les gens aux yeux extraordinairement grands, direz : / ‘Sont-ils sérieux ? Sérieux ?’ » Même avec leur succès, ou peut-être même en raison de leur succès, le monde a continué à questionner la légitimité de leur statut. Le groupe aborde l’ampleur de leur mise à l’écart par les critères occidentaux dans they don’t know ‘bout us : « Iels nous demandent sans cesse ce qui est si différent chez nous / Je leur réponds : ‘Je ne sais pas moi-même.’ » Pour certain·e·s, un groupe venant de Corée qui connaît un succès mondial était quelque chose de contre-nature : une anormalité que personne n’avait vu venir, et c’est pourquoi ils ont fini par se dénoncer comme étant des Aliens. Mais ils utilisent aussi leur paroles pour récupérer cette perception d’outsider et la transformer en une distinction : « Différents de naissance, sept aliens / Iels nous envient, ces citoyen•ne•s ». De ce fait, ils redéfinissent complètement leur statut.

Dans le trailer du documentaire Netflix BTS: THE RETURN, RM réitère un refrain familier : « Au fond de nous, nous sommes toujours une poignée de gamins de la campagne venant de Corée. » Il s’est donné la même étiquette dans une interview pour Weverse Magazine en 2021 et elle s’affirme encore plus intensément dans ARIRANG à travers un arc narratif d’acceptation de soi. Aliens exige des « manières » qui respectent la culture coréenne plutôt qu’occidentale, et le fait bien comprendre : « Si tu veux venir chez moi / Retire tes chaussures ». L’idée est la même avec Hooligan quand ils disent : « Ce K ». En 2023, un média espagnol demanda à RM s’il était lassé de voir la lettre K préfixer tout ce qui touche à la Corée mais RM l’a qualifié de « label premium ». Et avec un album qui emprunte le nom et l’esprit d’une chanson traditionnelle folk coréenne parlant des difficultés à vivre loin de chez soi, BTS redéfinit le sens du « K » depuis la perspective d’outsiders de l’industrie musicale dominée par le monde occidental et qui, mine de rien, dominent ce marché. Cette lettre unique a fissuré l’industrie musicale et à l’intérieur de cette fissure, BTS est la preuve vivante que « le monde nous attendait ».

Le titre qui introduit l’album, Body to Body, débute avec un refrain répétitif des mots « J’ai besoin ». BTS a beau être un groupe monstre ces jours-ci, les membres ont tout autant hâte que les gens remplissent leurs stades. Ce même désir est inversé à travers cet appel dans la chanson : « Flingues, couteaux, claviers : débarrasse-toi de tout ça » et l’envie de supprimer la distance entre « Toi et moi ». Plutôt que de construire un pic émotionnel, le refrain se concentre sur la répétition d’une demande d’avoir « Quelqu’un comme toi », l’auditeur·rice, et se fond naturellement dans une interprétation de la chanson folk Arirang par des choristes. Les paroles décrivent un désir douloureux d’amour à travers le prisme émotionnel du han1 : le couplet emprunté explique à l’auditeur·rice qu’ils auront les pieds douloureux après avoir marché 10 ri2 si jamais ils abandonnent le chanteur. Ce sentiment est directement relié à la campagne de promotion mondiale de BTS qui nous demandait : « What is your love song ? » lors des semaines précédant la sortie de l’album. Body to Body canalise l’émotion distinctement coréenne heung3 à travers des phrases sur « notre propre style » et sur « Les émotions bouillonnantes de notre peuple ». Mais la chanson nous rappelle que « La vie est courte », « Laisse[z] tomber » les rancunes et rassemblez-vous à travers la musique, qui transforme ce sentiment de douleur profonde reliée à un amour perdu ou han dans la célèbre chanson folk en Corée en quelque chose d’universel. En ce sens, les membres de BTS vont au-delà de parler d’eux-mêmes dans leur dernier album et chantent à propos d’une solidarité qui s’affirme en rassemblant tout le monde par la musique.

Dans tous les titres précédant No. 29, l’interlude qui met en avant la cloche du roi Seongdeok, le trésor national numéro 29 de Corée, et sixième titre de l’album, les membres de BTS abordent le genre d’ambitions et d’attitudes qu’ils montrent sur scène. Ils commencent par Body to Body et leurs ambitions constantes pour la scène, suivi de Hooligan : le titre étant un clin d’œil au défi longue durée de BTS d’entrer dans l’industrie musicale occidentale et son rap étant déposé sur une mélodie retentissante et le bruit d’un duel d’épées. Il se décrypte presque comme une métaphore de la dualité de l’artiste : parfois captivant les foules et parfois devant monter sur scène avec quelque chose qui se rapproche plutôt d’une attaque. FYA, introduit par une respiration forte et un moteur rugissant en plus d’être propulsé par la patte signature du hyper Jersey club, utilisant des voix lourdement modifiées par autotune et un refrain répétitif, nous fait imaginer une piste de danse fictive dans laquelle tout le monde peut se perdre. Ensuite, 2.0 jette un regard confiant sur le prochain chapitre du groupe avec des paroles comme « Ouais ‘comme Bangtan’ plus facile à dire qu’à faire / Ils essaient de sauter au-dessus de nous tout le temps, comme si on était un cheval d’arçon » tandis que la boucle couplet-refrain est un test : celui d’écrire une chanson qui tend vers un chant en cœur parfaitement orchestré. La première partie de ARIRANG, jusque No. 29 se dévoile comme un concert, avec les membres de BTS montant sur scène, interpellant la foule, montrant au monde qui ils sont et devenant un avec leur public.

Là où la première moitié de l’album nous raconte qui sont les membres de BTS en tant qu’artistes, la deuxième moitié, qui débute avec les synthés éthérés de SWIM, se tourne vers l’intérieur avec une attention microscopique sur leurs vies quotidiennes. Sur la surface de cet océan, ils ont donné tout ce qu’ils avaient dans leur art pour atteindre leurs objectifs. SWIM donne une voix au désir très humain de s’abandonner à une vague si large qu’il est futile de combattre. Mais lâcher prise, accepter le cours incertain de la vie, et s’autoriser à être submergé demande probablement plus de courage que l’on ne pense. C’est probablement pour cela que les paroles de SWIM non seulement suggèrent une détermination de ne jamais perdre de terrain mais sont aussi présentées comme des désirs et non comme une réalité actuelle. Merry Go Round est une métaphore qui décrit la manière dont la vie tourne sans cesse en rond et parcourt son refrain en trois strophes à deux reprises, juste avec un couplet bref entre les répétitions, avant de se dévoiler à travers un relâchement émotionnel plus long dans la deuxième moitié de la chanson. Pourtant, le sentiment capturé dans des paroles comme « Chaque jour je viens vers toi pour mourir / Ne puis-je pas mettre fin à ce rêve ? / J’interprète une danse que je ne peux cesser » n’atteint jamais son paroxysme, la chanson finissant soudainement sans n’avoir rien résolu et laissant un après-goût virevoltant. Certaines choses de la vie résistent et ne se résolvent jamais, peu importe la passion ou le succès qui nous accompagne. C’est pourquoi le groupe accepte cette imperfection et rêve de la liberté de vivre à l’instinct dans Like Animals et c’est pourquoi NORMAL traite de la question de la vraie signification du bonheur.

La manière dont ARIRANG gère l’identité et l’émotion s’illustre dans la structure même des chansons. Plutôt que de se reposer entièrement sur des sons explosifs et dramatiques de K-pop, la première moitié de l’album tourne autour de configurations variées de courts refrains et d’accroches dans chaque titre pour vraiment transmettre leur message aux auditeur·rice·s à l’aide de répétitions. Après No. 29, la mélodie prend un rôle plus actif et les voix du groupe commencent à se saisir de la texture émotionnelle de chaque chanson. Mais excepté NORMAL, dont la deuxième partie reprend la mélodie et la conduit jusqu’à son terme avec un solo de guitare et une batterie intense, les libérations émotionnelles authentiques sont rares avant d’arriver au dernier titre : Into the Sun. Fidèle à la manière dont SWIM décrit l’acceptation des vagues qui arrivent, les voix des membres de BTS portent cette émotion sans exagération et explosivité. Une fois qu’ils ont franchi vague après vague d’émotions et arrivent jusqu’à Into the Sun, à chaque fois que les garçons ne rappent pas, leurs voix harmonieuses se frayent un chemin sans hâte mais consciemment dans chaque mot, pour enfin trouver leur apogée quand ils crient le mot « aube » tandis que le rap qui suit nous est présenté comme un doux murmure. Les émotions s’intensifient lorsque Jin chante les mots « Sans jamais me laisser distancer » avec puissance et la chanson se transforme en session jam pour le morceau de fin. Le groupe clôture l’album avec la ferme résolution de continuer à avancer vers le soleil en gardant l’espoir que « Même si tu cours vers le soleil / Même si tu ne t’en rapproches pas », la « nuit sombre » sera juste « temporaire ». Cet état émotionnel ambigu (le fait de s’accrocher à des émotions sans avoir trouvé une seule forme de résolution, peut-être même un mélange de liberté et de sérénité) reflète la place des artistes aujourd’hui quand il est mélangé aux choix musicaux de l’album.

Nous pouvons tout de suite voir que ARIRANG est l’histoire la plus personnelle que pouvait raconter BTS et la plus universelle. Alors qu’ils sont des outsiders d’après les standards de l’industrie musicale occidentale, ils ont écrit un nouveau chapitre de l’Histoire, jamais vu auparavant : un chapitre toujours présent même après leur pause. Maintenant, le groupe revendique fièrement qui ils sont et redéfinissent la signification de leur propre histoire depuis l’intérieur dans un langage universel, tout en rêvant d’un monde totalement connecté. Dans le même temps, ils dévoilent à cœur ouvert un monde intérieur hyper détaillé, qui n’échappe à aucun être humain et face auquel aucun succès ne peut les protéger. Et pourtant, ils défendent malgré tout l’acceptation et le fait de garder espoir lorsqu’il s’agit d’affronter les vagues que la vie nous envoie sans défaillir tout en fonçant vers un soleil hors d’atteinte. Et donc, pour les membres de BTS, le temps suit son cours tandis qu’ils avancent dans ce monde en tant qu’artistes et en tant qu’individus qui entrent dans le prochain chapitre de leurs vies.

Notes :

1. Han :
Forme d’émotion, principalement de chagrin ou de ressentiment dans la culture coréenne.

2. Ri :
Unité de mesure : 1 ri = 393 mètres.

3. Heung :
Forme d’énergie intérieure joyeuse et expressive.