La voix de V évoque un monde fantastique
Traduit de l’anglais (Weverse Magazine du 04/09/2023) par #Lolo
À l’écoute de la voix de l’idole sur Love Me Again et Rainy Days
Le sentiment de nostalgie que provoque le rétro est fascinant. Il y a quelque chose de romantique dans l’envie de remonter à une époque révolue. Un nouveau mot s’est aussi frayé un chemin dans le langage d’aujourd’hui : anemoia. L’anemoia est définie comme une nostalgie pour une époque ou des choses anciennes, mais qui n’ont jamais été vécues par la personne en question. Les futuristes pourraient s’inquiéter de ces jeunes qui s’enferment dans le passé plutôt que dans l’innovation mais ils ne peuvent pas non plus nier l’utilité de ce vaste puits de culture que l’humanité a approvisionné et l’envie de puiser dedans. Le présent est vif et tranchant. Plutôt que de perdre leur vivacité, les choses du passé ont tiédi juste assez pour que l’on puisse les admirer de nos mains. Leur tranchant aussi survit aux années qui passent et s’érodent pour créer des courbes confortables. Ce sont seulement les choses qui étaient belles en leur temps qui s’attardent assez longtemps pour devenir rétro. Ces choses nous rendent nostalgiques même si nous n’étions pas là pour profiter de la version originale. C’est comme si nos petites vies insignifiantes étaient étirées vers le passé.
V aime tout ce qui est ancien. On voit à quel point il aime les choses nostalgiques, particulièrement celles qui donnent une impression confortable et lyrique, juste en écoutant les chansons qu’il a écrites, celles qu’il a reprises et ce qu’il a dit lors d’interviews. Layover, son premier EP solo, se construit sur cet amour du passé. Produit par la CEO d’ADOR Min Heejin, ce nouvel album est le résultat impressionnant d’une collaboration entre sa compréhension moderne et experte de la nostalgie du 20ème siècle et les propres compétences interprétatives et expressives de V.
Love Me Again, le premier single dévoilé en avant-première de l’EP, s’accompagne d’un clip vidéo. C’est un plaisir à la fois pour les yeux et les oreilles. La vidéo alterne entre un format boîte aux lettres cinématique 21:9 et un vieil écran à tube cathodique convexe et démarre par un gros plan extrême sur le visage du chanteur pour le maintenir jusqu’à la toute fin.
C’est seulement après avoir regardé la vidéo en entier, complètement scotché à l’écran, que l’on se rend compte que tout est exagéré : une grotte en calcaire mystérieuse (les Grottes du Drach en Espagne), son haut entièrement composé de paillettes (d’une intense couleur dorée, presque ardente), une machine karaoké venant tout droit du 20ème siècle complétée d’un affichage cathodique et de paroles floues, un long micro filaire et une lumière qui perce chaque coin de l’écran avec un effet bokeh. Tout ceci rassemblé évoque pratiquement la même atmosphère que les salles de karaoké kitsch dans les sous-sols du centre-ville du Séoul des années 2000, mais évite de justesse d’apparaître comme flashy. Et c’est parce que la partie la plus attractive de la vidéo tout entière, V lui-même, se tient calmement debout au milieu de tout cela. Beaucoup de choses différentes sont nécessaires et doivent s’assembler pour créer de la K-pop, mais elle est finalement le plus appréciée en tant qu’art centré complètement autour d’une star, probablement parce que c’est une industrie qui tourne autour d’idoles et leur fans dévoué·e·s. Les meilleurs artistes de K-pop attirent notre attention d’une manière qui nous empêche de détourner le regard avant la fin de leur performance et nous laisse éblouis.
V a pour tradition d’utiliser sa palette très étendue d’expressions et elle semble venir autant de son dévouement que de son talent brut. Dans No More Dream, lorsqu’il envoie valser ses lunettes au son du coup de feu, son expression du visage est parfaitement en adéquation avec son action : difficile de croire que c’était sa toute première chanson. Son jeu d’acteur sur les performances de Boy In Luv pendant son ère « garçon aux cheveux orange » fait penser à un mauvais garçon sauvage et libre, et surtout au cœur pur, faisant écho aux héros principaux coréens des romans graphiques en ligne des années 2000 mis en valeur par l’auteur Guiyeoni. En un mot, il était l’archétype du petit-ami populaire auprès de la génération de cette période. Il atteint visiblement un paroxysme sauvage par ses gestes dans la conclusion de la chanson FIRE, lorsqu’il danse au centre du groupe et fait monter l’intensité au maximum avec son énergie incandescente. Et puis, des chansons plus légères comme Boyz with Fun et Dynamite nous donnent la possibilité d’avoir une vue complète sur son côté singulièrement farceur. Dans les chansons de BTS les plus percutantes, il apparaît comme un animal sauvage échappé de sa cage. ARMY va jusqu’à le comparer à un tigre lors de ces performances.
Mais V a aussi un côté poétique. Quand il quitte la scène, l’éclair de folie dans ses yeux disparaît et il redevient ce garçon chaleureux à la voix grave et calme. C’est comme s’il vivait en étant constamment à la recherche d’une romance qui voltige dans l’air tout autour de lui. La majorité des chansons qu’il a écrites sont des mélodies folk ou des ballades émotionnelles accompagnées de seulement un ou deux instruments d’appui. Il crée de la musique digne d’être réécoutée encore et encore avec un arrangement minimal et qui capture les émotions d’un lieu et d’un moment, et particulièrement le désir. Pour l’anecdote, V a demandé à emmener avec lui les roses utilisées lors d’une séance photo pour un magazine peu de temps après ses débuts : un exemple explicite de sa recherche du romantisme dans l’ordinaire. Quand il s’agit de parler de son côté doux et poétique, ARMY a un autre surnom pour lui : le « gomdori » ou ours en peluche.
Love Me Again est une chanson tout droit sortie de la soul des années 70 et s’insère parfaitement dans la continuité des chansons aux airs de soul qu’il a dévoilées sous BTS. La musicienne Iris Stevenson, personne dont s’inspire le film Sister Act, a rencontré V durant l’émission American Hustle Life sur Mnet en 2014 et a déclaré qu’il avait un grain de voix émouvant qui donne envie d’en écouter plus. C’est cette attirance émotive distincte qui est imprégnée dans la voix de V avec tant de précision, une voix douce et riche mais pas trop lourde. Et si l’on en croit la manière dont il chante ici et là dans la série du groupe Run BTS, il a aussi une bonne oreille musicale. Sa voix est indéniablement unique avec cette façon dont il glisse d’une note à l’autre : une opulence que l’on pourrait associer à une photo floue ou une peinture en pastel. Son style langoureux et moelleux se démarque dans ses chansons solo issues des albums de BTS telles que Stigma et Singularity. Des titres comme ceux-ci ne sont pas quelque chose que l’on entend souvent dans le monde de la K-pop mais ils sont pratiquement faits sur mesure pour V.
Les chansons solo de V à cette période étaient plutôt minimalistes, mais sa nouvelle musique est encore plus décontractée qu’avant. Même le son de loin le plus tapageur, comme un cuivre occasionnel, est enfoui profondément dans la musique. La structure musicale n’est pas non plus particulièrement grandiose : couplet, pré-refrain, refrain, deuxième couplet, pré-refrain, refrain… Un court refrain, encore le refrain et c’est terminé. Dans le refrain où il supplie son amour de revenir vers lui, la mélodie, les instruments et même la voix de V sont tous tamisés. Love Me Again n’impose pas sa solitude sur l’ex-partenaire, ni sur l’auditeur. Cela peut être considéré comme à la limite de prosaïque mais si l’on considère le style sur lequel V a toujours travaillé et le minimalisme qui caractérise maintenant Min Heejin en tant que productrice pour NewJeans, il est facile de comprendre leurs intentions et de voir comment ils sont arrivés à produire ce genre de son. V a révélé le 11 août sur Weverse Live qu’il aimait particulièrement cette chanson.
Rainy Days, le deuxième single du nouvel album de V, est un titre R&B au rythme hip-hop lo-fi. Vous savez sûrement de quoi je parle : le genre qui a explosé sur YouTube dans les années 2010 et qui est devenu la musique d’ambiance du monde entier. Prendre de la musique ordinaire et la transformer pour la rendre vintage en y appliquant un filtre, qui donne l’impression de l’écouter à travers un vieux poste de radio en utilisant le synthétiseur Engineering OP-1, est devenu populaire. Et c’est toujours vers ce son que l’on se tourne aujourd’hui pour se relaxer. Le but du lo-fi est de nous faire évoquer des images du siècle dernier, quand la radio régnait en maître. La chanson de V a un but similaire : mettre en valeur les qualités qui la rendent rétro.
Tout comme Love Me Again, le clip de Rainy Days a été tourné en Espagne, plus précisément dans les Torres Blancas, un bâtiment célèbre à l’architecture organique espagnole. Une des tendances qui ont marqué TikTok cette année est la « tomato girl summer » : des choix vestimentaires qui privilégient une mode confortable associés à un moment de détente sous le soleil doré dans les montagnes, dans les champs et sur les plages de toute l’Europe, particulièrement dans les pays du sud comme l’Espagne et l’Italie. La tendance a été inspirée par le fantasme des vacances d’été en Europe qu’ont généré des films comme Call Me by Your Name. La chanson de V donne l’impression d’un soir où l’on suit le soleil qui se couche sur cet engouement : toujours chaleureux et confortable, mais avec une pincée de nostalgie à l’idée de voir disparaître la passion de la journée.
La partie la plus captivante de la chanson est son changement soudain de clé. Le premier couplet est en G majeur et utilise une progression à première vue sans fin de CM7-D7-Bm7-Em7, pour ensuite chuter brusquement en A mineur lors du pré-refrain et de sa progression FM7-Em7-Am7. Quand il chante « Souviens-toi que j’étais celui qui te faisait le plus rire », il chante en E, à un dièse du B au cœur du premier couplet. Tout ceci donne l’impression que le chanteur se rapproche de plus en plus de l’auditeur par sa voix baritone captivante. V est présenté comme quelqu’un de créatif dans la vidéo, alternant entre plusieurs endroits alors que nous le regardons faire de la poterie ou encore peindre sur du verre dans son studio. C’est agréable de revoir les visuels animés 3D habituels que l’on pouvait déjà admirer dans les clips et les performances live de BTS. C’est le cas ici d’un refrain interprété par plusieurs visages de V en argile.
Après le changement dynamique du deuxième couplet, la chanson repart sur le refrain, mais reste sur ce A mineur bas et implorant plutôt que de repartir sur un G majeur. En substance, ce que l’on entend dans le dernier refrain n’est pas totalement identique : il communique à la place un sentiment d’aliénation. La chanson peut sembler avoir une mélodie douce à première vue, mais si l’on ajoute ce contraste, la voix profonde du deuxième couplet apparaît comme beaucoup plus mélancolique. Ce même choix nous donne la sensation que la musique emploie une métaphore : même si la vie reprend son cours après un événement triste, les choses ne seront plus jamais les mêmes.
La façon dont V exprime le désir dans Layover est comme une vague perpétuelle, douce et délicate dans son mouvement. Les chansons ne représentent pas tant que cela un chanteur qui réclame une personne qui lui manque mais plutôt une carte postale délibérément écrite pour dire un petit bonjour. En voulant avoir un son rétro, V a choisi d’emmener sa musique dans une direction calme et confortable, comme une mise à l’écart délibérée du tumulte et de l’agitation du présent. C’est comme si sa musique jetait un bref sort sur le temps qui passe pour prendre du recul et savourer la vie de tous les jours plongé dans de profondes pensées nostalgiques. J’aime imaginer que V a franchi un pas dans la K-pop, un pas encore très rare : celui de dévoiler ces chansons environ un mois avant la sortie de son EP avec l’espoir que le public ait au moins quelque chose à écouter dans leur recherche d’une paix intérieure dans leur vie quotidienne, en pensant que la musique prendra du temps à mûrir dans leurs vies et qu’elle soit accompagnée de leurs propres envies.
Tout cela me fait penser à quelque chose qu’a dit V dans un article de Weverse Magazine l’année dernière : « J’aime le sentiment de désir. Quand je suis seul, il me fait penser à de belles choses. Je peux avoir envie d’être sur scène ou il peut être dirigé vers les autres membres, ou je peux ressentir une affection débordante. Mais bref, ces sentiments magnifiques sont collectés un par un et deviennent une chanson » (V peint un tableau à travers sa musique). Ces désirs découlent d’un manque et parfois, dans certaines situations, peuvent devenir douloureux, mais néanmoins, V affronte patiemment ces émotions la tête haute.
Il y a quelque chose de singulièrement sensible chez V : il peut même qualifier ce désir de beau. Il y a fort à parier qu’il est comme il est car il a pris conscience qu’il n’y a aucun moyen de revivre le passé, qu’il fallait qu’il endure les années de pandémie qui l’ont isolé de ses fans, qu’il y a une nouvelle normalité même après la réouverture du monde et de tous les sentiments mélancoliques qu’il a vécu à cause de sa célébrité. Mais il est touchant de savoir qu’il y a un artiste pour qui le sens du désir n’est pas quelque chose de paralysant mais une émotion qui fait de lui une plus belle personne. Le garçon qui, dans 4 O’CLOCK, a attendu son ami jusqu’à l’aube, a grandi pour devenir un artiste incroyablement audacieux mais toujours magnifiquement sensible. Et il continue de grandir.


